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Magnifique retour de André DERAINNE après son inaugural et très réussi Un orage par jour .
Ici c’est à une déambulation flottante, gentiment surréelle que nous assistons. Huis clos nonchalant dans l’enceinte d’un aéroport, Des fourmis dans les jambes met en scène avec brio ce territoire étrange, paroxysme de l’entre-deux, qu’est l’espace aéroportuaire. Avec le jetlag et les mouvements de transit comme principaux combustibles, André DERAINNE créé un récit léger et labyrinthique, fait de torsions perspectives, de décalages graphiques subtilement composés, suggérant hallucination, fatigue et mémorisation hasardeuse. Ses teintes aquarellées vives et diffuses participent de cette atmosphère hallucinée tandis que ses lignes précises ramènent toujours l’image à une forme de stabilité concrète. Là encore, dans une cohérence parfaite avec son sujet, l’entre-deux est de mise.
Mais ce qui finit de faire des Fourmis dans les jambes un excellent livre que l’on retient et auquel on revient, c’est la capacité de son auteur à s’en remettre pleinement au potentiel discursif de ses images, à savoir dire entre les lignes sans jamais prendre par la main.
Et notamment souligner le lieu public de l’aéroport grignoté par ses espaces privés mercantiles, par la publicité à outrance, la pollution impensée ; à révéler la présence des invisibles : travailleureuses de l’ombre qui nettoient, réparent et maintiennent cet espace en fonctionnement alors même que les regards ne veulent pas les voir, que leur présence est toujours reléguée aux confins des horaires et des passages des usagers.
L’air de rien, cette bd de 70 pages sait investir plusieurs regards, celui de la pérégrination éthérée, de la contemplation hallucinée, ainsi que celui, plus stricte, de l’observation d’une structure économique et sociale et de ses nombreux travers.
André DERAINNE, Des Fourmis dans les jambes, 2023, Fidèle