
Avec En Aveugle Eugene MARTEN signe un très grand texte, tendu, opaque, millimétré, autant capable de scruter la société américaine dans ses angles morts, d’y débusquer toute une mécanique de violence sociale, que d’épouser avec retenue et dextérité l’intériorité d’un homme brisé qui tente de recoller tant bien que mal ses morceaux dans un monde sans plus aucun repère intime.
Toujours à deux pas du polar, de ses environnements interlopes, de ses personnages à cheval entre jour et nuit, entre légalité et magouilles, mais n’y sombrant jamais , En Aveugle est avant tout un roman social aiguisé et une plongée existentielle dans la solitude et le remords.
L’analogie avec l’univers de la serrurerie qu’intègre le narrateur, déployée avec une précision ahurissante - quasiment comme une métaphysique - est peut-être à voir du côté de la mécanique du texte, mise en place comme un objet qui semble simple et monolithique de l’extérieur, mais en réalité se trouve bourré d’articulations cachées, de pièces invisibles ou escamotées. Uniquement écrit en vue subjective, le récit fonce tout droit, en oubliant consciencieusement de préciser des détails déterminants de mise en scène, d’actions en cours, d’un passé fracassé. Parfois des pronoms glissent, des descriptions se percutent, rappelant à quel point l’entendement des choses est une affaire d’angles et de perspectives.
On avance dans tout ça comme si on crochetait une serrure, à l’affût du moindre déclic, avec une attention extrême, en acceptant de basculer le regard dans le noir complet et que ce soit le reste de nos sens qui fasse le boulot, qui lise et déchiffre.
En résulte un texte d’une intelligence et d’une finesse inouïe, en permanence porté sur le hors-champ, implacable et violent mais pourtant d’une sensibilité et d’une délicatesse extrême, où la vie prise en étau reste pourtant au centre de tout.
Eugene MARTEN, En Aveugle, 2024, Quidam, trad. Stéphane Vanderhaeghe